Eric Lenoir : ”

On me demande de trier ce que l’on me force à acheter emballé.
On me demande d’acheter des ampoules basse consommation et d’éteindre ces ampoules qui ne consomment rien alors que je vois fleurir partout des écrans publicitaires lumineux, qui fonctionnent 24h/24 et consomment autant qu’une famille.
On m’interdit le glyphosate pour ma cour alors que des millions d’hectares en sont aspergés sur ma nourriture.
On met au rencard ma voiture fonctionnelle pour bosser parce qu’elle pollue un peu trop mais on agrandit les aéroports.
On me demande de consommer local et sain tout en signant des traités qui permettent l’importation massive de denrées de mauvaise qualité à bas coût qui envahiront les étals et les plats des cantines de mes enfants.
On me demande d’arrêter de boire de l’eau en bouteille mais l’eau à mon robinet est polluée, et Nestlé peut légalement assoiffer Vittel.
On me demande de limiter mes déplacements quand l’air est irrespirable, mais on autorise encore ce qui le sature de poisons.
On me demande d’arrêter le feu de bois pour ne plus émettre de particules fines, mais je vois passer des avions pleins de touristes survoler des champs recevant des engrais volatils.
On augmente le prix de mon carburant qui me sert à travailler ou déplacer mes enfants dont l’école est lointaine, mais les bateaux qui amènent les biens inutiles depuis la Chine le font avec un carburant détaxé en polluant à chaque voyage autant que le parc automobile mondial.
On me demande de comprendre qu’il est normal d’attendre aux urgences des infirmiers et médecins épuisés et rares car on n’a plus d’argent, et l’on déploie des forces de polices inouïes qui coûtent des millions pour juguler toute contestation sociale.
On me dit de ne pas boire trop d’alcool et de ne pas fumer parce que c’est cancérigène, mais on me vend encore alcool et cigarettes en prélevant des taxes dessus.
On me dit que je coûte trop cher à l’État quand je suis malade d’un cancer, mais on installe la 5 G, on n’a pas encore fait la liste des produits émis par l’industrie, on n’a pas encore testé la nocivité de 90% des ingrédients des produits ménagers et cosmétiques du quotidien.
On m’interdit de manger le poisson de la Seine parce qu’il est dangereusement pollué aux PCB, mais on vend partout celui pêché à son estuaire, où les mêmes polluants sont bien plus concentrés.
On me dit que mon élevage est non conforme aux normes de bien-être animal , alors qu’on m’a subventionné pour le construire ainsi et que je suis endetté pour une vie de l’avoir ainsi réalisé, conformément aux souhaits du législateur et de la chambre d’agriculture.
On m’accuse d’être un monstre parce que j’élève du bétail, mais on hurle dès qu’on coupe une haie ou que disparaît le bocage.
On me demande d’être à jour de mes cotisations sans retard, mais on en invente toujours plus, tout en rendant les aides auxquelles j’ai droit toujours plus difficiles à obtenir, en ne les distribuant qu’avec un retard parfois effarant.
On me demande de faire barrage à l’extrême-droite et de soutenir la démocratie, quand celle-ci tabasse ses manifestants et noie les migrants à ses frontières pour ne pas les voir arriver sur son sol.
On me demande d’obéir, alors que chaque jour je vois que les puissants ne le font pas.
On me demande de payer des impôts dont les plus grandes entreprises et ceux qui les détiennent parviennent à s’affranchir.
On demande à ma famille d’être un ensemble de consommateurs responsables, mais on l’assomme de messages publicitaires incessants pour l’inciter à acheter de la merde, des aliments mauvais, des marchandises inutiles ou destructrices.
On me demande d’être en règle sur tout, mais on m’a privé d’interlocuteurs en chair et en os pour y parvenir, en les remplaçant par des robots ou des algorithmes auxquels je ne comprends rien.
On me demande de vieillir sans emmerder personne et en continuant de consommer aussi tard que possible, mais on rend ma vieillesse terrible à force de dénuement, de peur d’un monde qui court et d’isolement.
On me demande d’être compétitif, mais on ne me dit pas en quoi j’en vivrai mieux, et je n’en profite pas.
On me demande de travailler à n’importe quel poste, pourvu que je puisse consommer, mais on ne punit pas les entreprises géantes qui détruisent les emplois tout en ayant touché aides et subventions, tout en ayant été affranchies des taxes locales que payent les petits entrepreneurs locaux qui, eux, créent plus d’emplois proportionnellement à leur chiffre d’affaires.

Dès lors, pourquoi ferais-je un quelconque effort? Pourquoi changerais-je ma façon de faire tandis qu’on me méprise, qu’on ne m’écoute ni me comprend, tandis qu’on laisse faire à d’autres des choses dix fois pires que les pires que je pourrais commettre, et qu’on me rend la vie bien plus compliquée qu’à eux tout en continuant à les enrichir?

Peut-être par civisme, par conviction, par citoyenneté consciente.
Parce que je ne veux pas laisser le déchet d’une vie dégueulasse pour avenir à ceux qui me suivent.

Mais, nom de dieu, qu’il m’est insupportable de devoir tolérer que la rigueur et le civisme doivent être majoritairement supportés par le petit peuple, les classes moyennes et supérieures basses tandis que les tenants du reste de la puissance économique peuvent à ce point s’en affranchir.

Qu’on se nappe de jaune fluo, de vert ou de rien du tout, l’enjeu social actuel pour lequel nous nous battons est celui-ci : établir ou rétablir l’équité. Et notre société n’est actuellement équitable ni face aux services publics, ni face aux enjeux environnementaux. “

Illustration: Déchets, Julie Nahon

Aidons à creuser, la fosse commune devient trop étroite !

Goyles, damnés, mécréants… Ceux qui vivent hors des croyances du monothéisme politisé… L’innocent chérubin est transparent : ses joues roses laissent apprécier la vigueur de son sang. Le sang bleu s’est répandu dans les contes d’occident avec ses bons enfants bien blonds au teint clair, l’ange blanc et le diable noir comme les ténèbres et la nuit, sombre sarrasin venu dérober la pitance de l’autochtone. Ce ne sont plus les seigneurs que l’on défie ; on s’arme contre une image créée de toute pièce, arrangée selon le continent au goût des humeurs locales. Chaque élite se précipite sur ce nouvel instrument de pouvoir. On évangélise, colonise, islamise. On convertit à coups d’épée ou de traités moraux. On exécute les récalcitrants. L’inquisition est menée contre la sorcière ou la putain. Celle que personne ne viendra défendre de peur d’être contaminé par l’opprobre et les stigmates. On condamne la femme (l’humanité avec : cum –> “con” –> avec). D’ailleurs le con ou la conne, le sexe féminin en somme est celui qui se laisse avoir. La connasse, la salope ou par extension l’homosexualité masculine, l’inaccessible saphique qui n’enfanteront point de relève à l’esclavage. Et celles et ceux qui osent enfanter, interdit et reproche acquis, ceux-là seront portés au pilori. La coutume avant le droit, droit de cuissage, vol et libre passage, “libre” échange pour mieux écouler le poison destiné à faire périr les masses devenues ingérables, se révoltant tour à tour contre une misère certaine.
Religion, bannière politique, soit gouvernant, soit se défroquant pour s’assurer les bons hospices d’un royaume. Il n’y a plus rien de sacré dans ces rites pervertis par le pouvoir. Ancêtres chrétiens immolés, les chassés deviennent les persécuteurs, et c’est là toute l’histoire de la Palestine, de Rome ou de Bizance. C’est là l’histoire de Gengis Kan, de toute la horde barbare et même de César. Le sort ne cesse de tourner, roue emprisonnée dans un mouvement perpétuel. Là-dedans n’existent ni l’individu, ni le lien social équilibré qui est censé l’intégrer à la société. Nous avons construit une chose étrange, réputée individualiste où l’individu est exclus et où chaque cellule ne peut plus s’identifier à aucune autre. Les changements de modes, l’inversion des rôles est tellement rapide et illusoire que la personne n’a plus le temps de s’y retrouver. L’être, fervent croyant ou non, est perdu. Les gouvernements ne suivent plus. Chaque nouvelle catastrophe, toutes les périphéries devenues banlieue, bidonville ou ghetto, la détérioration ambiante renforcent ce sentiment de chaos. Tout le système s’écroule sur lui-même et l’on tente de cacher la misère en accusant une folie collective. Belle issue, grand centre psychiatrique à ciel ouvert cogéré entre l’état et les multinationales ! Brandissons des slogans pacifistes au pied de “la masse qui avale et chie de la merde presque automatiquement”! La philosophie est là pour sauver les reliques calcinées de la religion. Mais tous les grands penseurs sont morts et les télés réalités se déclinent puis évoluent vers l’expérience intéractive publique. On relève les données des cobayes, on les biométrise, on les filme, les oriente, les éduque. Le partage collectif se succède aux familles. On rejoint tel groupe d’esclaves et on est classé dans des castes. On est étiqueté par rapport à nos convictions. Les mensonges remplacent les valeurs pour pouvoir dûment être catégorisés et homologués. Il n’y a plus que les véhicules qui nécessitent un permis de circulation. On chosifie l’esclave productif et on anéantit le social ou le handicap né en-dehors de l’élite.
On analyse, réagit brièvement par un clique puis on passe à l’information suivante.
Nous sommes enfermés dans un répertoire de données, consultable à l’envie mais devenu indéchiffrable. On ne sait plus trop si on doit se vouer à Big Brother, aux théories du complot discréditées par chaque état ou à la science-fiction qui est devenue plus plausible que la réalité. Marchons religieusement en bons esclaves. Continuons de nourrir notre agonie. Ne nous révoltons que succinctement, le temps d’être interné puis relâché. Aidons à creuser, la fosse commune devient trop étroite !